II
Deux nuits plus tard, ils furent accueillis par un vent glacial sur les quais de Jadmar.
— Le voilà, dit Elric en désignant un petit bateau qui dansait sur les vagues.
— Un bien faible tonnage, dit Tristelune en faisant la moue. Je me demande s’il tiendra la mer.
— Il résistera à la tempête mieux qu’un bâtiment plus important, lui répondit Elric en descendant l’échelle de fer fixée au quai. De plus, ajouta-t-il alors que Tristelune le suivait prudemment, il attirera moins l’attention des navires ennemis.
Il sauta sur le pont et le bateau tangua violemment. Il le stabilisa en se tenant à un des échelons, pour que Tristelune puisse monter à bord. L’effronté petit Elwherien passa la main dans sa tignasse rousse et regarda le ciel menaçant.
— Mauvais temps pour la saison… Depuis Karlaak, nous avons essuyé orages, tempêtes de neige, vent, grêle, ouragans brûlants comme le souffle d’un haut fourneau. Et les rumeurs parlent d’une pluie de sang sur Bakshaan, de boules de métal incandescent tombées à l’ouest de Vilmir, de tremblements de terre sans précédent ici même, à Jadmar, quelques heures avant notre arrivée. On dirait que la nature est devenue folle !
— Ce n’est pas loin d’être vrai, dit Elric en détachant l’amarre. Lève la voile, veux-tu ? Et vire de bord pour prendre le vent debout.
Tristelune se mit à défaire les cordes enserrant la voile, qui vint se rabattre sur lui. Pendant qu’il s’en dépêtrait, il dit :
— Mais je ne comprends pas… les hordes de Jagreen Lern n’ont pas encore atteint cette partie du monde.
— Ce n’est pas nécessaire, je t’ai déjà dit que le Chaos a disloqué les forces de la nature. Nous n’avons vu que les lointains remous de ce qui se passe à l’Ouest. Tu te plains de ce temps, mais tu serais épouvanté du spectacle qu’offrent les parties du monde où le Chaos règne en maître !
— Je me demande si cette fois-ci vous n’avez pas entrepris une tâche dépassant vos forces.
Tristelune ajusta la voile et elle se gonfla, poussant le petit bateau vers le large, entre les deux longues jetées.
Lorsqu’ils eurent passé le fanal, Elric raffermit sa prise sur la barre et mit le cap sur le sud-est pour contourner la péninsule de Vilmir. Des nuages étrangement difformes obscurcissaient parfois les étoiles, poussés par un vent glacial soufflant en rafales, qui soulevait des gerbes d’écume auxquelles Elric faisait stoïquement front. Il n’avait pas répondu à Tristelune car lui aussi doutait de pouvoir sauver le monde du Chaos.
Tristelune avait appris à respecter les humeurs de son ami. Quelques années auparavant, ils avaient parcouru le monde ensemble, et ils se connaissaient bien. Depuis qu’Elric résidait de façon presque permanente à Karlaak avec sa femme Zarozinia, Tristelune avait continué ses voyages ; il avait commandé une petite armée de mercenaires qui patrouillait dans les Marches Méridionales de Pikarayd, pour repousser les barbares habitant l’arrière-pays. Dès qu’il reçut l’appel d’Elric, il avait abandonné son commandement. Et maintenant, tandis que le frêle esquif les emmenait vers un destin inconnu et périlleux, il savourait le mélange familier d’enthousiasme et d’inquiétude qu’il avait déjà souvent ressenti lorsque leurs aventures les avaient opposés aux forces surnaturelles qui étaient si étroitement liées à la destinée d’Elric. Il savait que sa propre destinée l’était à celle de l’albinos et sentait, dans les profondeurs les plus intimes de son être, que lorsque leur temps serait venu, ils mourraient ensemble dans quelque prodigieuse aventure.
Cette mort est-elle imminente ? se demanda-t-il en maniant la voile de ses mains glacées par le vent impitoyable. Mais elle viendrait, pensa-t-il avec fatalisme, car le temps approchait où les actions des hommes seraient sombres, désespérées, héroïques, peut-être même ne suffiraient-elles pas à établir un bastion contre l’irruption des créatures du Chaos.
Elric, lui, ne pensait à rien, gardant l’esprit clair et détendu. Sa quête de l’aide des Seigneurs Blancs serait peut-être vaine, mais il ne s’attardait pas à cette pensée, attendant de savoir avec certitude s’il était possible de les invoquer.
Une aube brumeuse se leva à l’horizon. Le vent était tombé et l’air s’était réchauffé. Des bancs de nuages pourpres traversés de veines safran et écarlates s’amoncelaient à l’horizon, pareils à la fumée de quelque monstrueux bûcher. Bientôt, ils suèrent sous un soleil voilé mais impitoyable. L’air était si calme que leur voile pendait lamentablement, et pourtant des lames de plus en plus violentes agitaient la surface de la mer.
Les eaux bougeaient comme une entité vivante issue d’un cauchemar. Tristelune regarda Elric, qui était étendu à l’arrière. Elric lui retourna son regard et lâcha le gouvernail qu’il tenait encore par automatisme. Tenter de diriger le bateau dans de telles conditions était inutile ; il était soulevé par des vagues gigantesques, pourtant aucune d’entre elles ne venait déferler sur le pont et ils ne recevaient même pas d’embruns. Tout prenait un caractère irréel, onirique, et Elric eut un moment l’impression que, s’il avait voulu parler, il en eût été incapable.
Puis, au loin, ils entendirent un grondement sourd qui s’enfla bientôt en un rugissement aigu. Soudain, le bateau descendit, touchant à peine la crête de la vague, et tomba entre des parois d’eau bleue et argentée qui parurent un moment lisses comme du métal… puis s’abattirent sur eux.
Pleinement réveillé maintenant, Elric s’agrippa désespérément au gouvernail :
— Tiens-toi, Tristelune ! Tiens-toi ou tu es perdu !
En un hurlement, la masse d’eau tiède retomba sur eux, les écrasant de sa paume gigantesque. Le bateau fut précipité encore plus bas, et ils crurent s’écraser au fond de la mer. Puis, tout aussi brusquement, ils remontèrent, et une fois de plus descendirent. En regardant sous lui la surface en ébullition, Elric vit trois montagnes surgir, crachant des flammes et de la lave. Le bateau roulait lourdement, à moitié empli d’eau, et ils se mirent à écoper frénétiquement, tandis que leur embarcation était poussée de plus en plus près des volcans nouveau-nés.
Elric lâcha son écope et pesa de tout son poids sur le gouvernail pour éloigner le bateau des montagnes de feu. Il vira paresseusement, mais finit par prendre la direction désirée.
Elric vit Tristelune, pâle et tremblant, s’affaiblir auprès de la voile détrempée. Puis il leva les yeux pour s’orienter, mais le soleil démesurément gonflé semblait avoir éclaté en mille fragments de feu.
— Voilà l’œuvre du Chaos, cria-t-il. Et ce n’est, je pense, qu’un avant-goût de ce qui nous attend !
— Ils doivent connaître notre plan et essaient de nous arrêter ! dit Tristelune en essuyant la sueur qui lui coulait dans les yeux.
— Possible… mais je ne crois pas.
Il leva de nouveau les yeux au ciel. Le soleil était redevenu normal. Il fit sommairement le point et s’aperçut qu’ils avaient fortement dévié de leur route. Il avait pensé contourner Melniboné, l’Ile aux Dragons par le sud et éviter ainsi la Mer des Dragons, car celle-ci était encore habitée par les derniers grands monstres marins. Mais déjà ils étaient au nord de Melniboné et leur dérive s’accentuait, en direction de Pan Tang !
Il était impossible de rejoindre Melniboné, si même l’Ile aux Dragons avait survécu à ces monstrueux soulèvements. Il fallait, si possible, essayer de gagner directement l’Ile aux Sorciers.
L’océan s’était calmé, mais l’eau avait presque atteint le point d’ébullition, et chaque goutte qu’ils recevaient les brûlait. Des bulles venaient crever à la surface, et c’était comme s’ils naviguaient dans un gigantesque chaudron de sorcière. Des poissons morts, et aussi de curieux reptiles, dérivaient à la surface, menaçant par leur densité de leur barrer le passage. Mais un vent assez fort s’était mis à souffler dans une direction stable et Tristelune soupira de soulagement en voyant la voile se gonfler.
Lentement, à travers les eaux encombrées de cadavres, ils parvinrent à mettre le cap vers le nord-ouest et l’Ile aux Sorciers.
Ayant laissé derrière eux la zone surchauffée, ils naviguaient sur une mer calme et sous un ciel limpide, s’accordant un peu de repos. Ils n’étaient plus qu’à un jour de l’Ile aux Sorciers mais, comme hébétés, se demandaient comment ils avaient pu survivre à cette terrible expérience.
Brutalement, Elric ouvrit les yeux. Il était certain de ne pas avoir dormi longtemps, et pourtant le ciel était déjà sombre et une pluie glaciale tombait. Les gouttes qui touchaient son visage avaient une curieuse consistance visqueuse. Il en coula dans sa bouche, et il se hâta de recracher cette espèce de gelée au goût amer.
— Tristelune, appela-t-il dans le noir. As-tu une idée de l’heure ?
L’Elwherien répondit d’une voix lourde de sommeil.
— Non, pas vraiment… je jurerais pourtant que ce n’est pas déjà la nuit !
Elric donna une poussée au gouvernail, mais le bateau ne lui obéit pas. Il regarda par-dessus bord, et il lui sembla qu’ils naviguaient en plein ciel. Des gaz faiblement lumineux tourbillonnaient autour de la coque, mais il ne vit pas l’eau.
Il réprima un frisson. Avaient-ils atteint les confins de la Terre ? Naviguaient-ils sur une mer étrangère à leur planète ?
Il s’en voulut d’avoir dormi, et se sentit terriblement impuissant. La lourde pluie gélatineuse s’était accrue, et il leva le capuchon de sa cape sur ses blancs cheveux. De son escarcelle, il tira un silex et de l’amadou. La minuscule lumière lui permit tout juste de voir les traits tendus et les yeux affolés de Tristelune. Il n’avait jamais vu le visage de son ami exprimer une peur pareille, et il savait que, s’il se contrôlait un peu moins, il deviendrait pareil à lui.
— Notre temps est achevé, dit Tristelune d’une voix tremblante. Elric, je crois bien que nous sommes morts.
— Allons, allons, ne dis pas de bêtises. Je n’ai jamais entendu parler d’un au-delà pareil à ceci.
Mais, en lui-même, il se demandait si Tristelune ne disait pas vrai.
Poussé ou tiré vers une destination inconnue, le navire voguait rapidement à travers la mer gazeuse. Et pourtant, Elric aurait juré que les Maîtres du Chaos ignoraient l’existence de leur bateau.
La petite embarcation filait de plus en plus vite. Soudain, ils entendirent avec un inexprimable soulagement le clapotis familier de l’eau, ils avaient retrouvé la mer, une vraie mer d’eau salée. La pluie visqueuse continua encore un moment, puis cessa à son tour.
Tristelune vit avec soulagement les ténèbres faire place à la lumière normale du jour.
— Qu’était-ce ? finit-il par demander.
— Une autre manifestation du déséquilibre de la nature, dit Elric avec un calme qui n’était que superficiel. Peut-être une rupture de la barrière qui sépare le royaume des hommes de celui du Chaos ? En tout cas, nous avons survécu, et c’est le principal. Mais de nouveau, nous sommes déviés de notre route et… (il montra l’horizon) une tempête parfaitement naturelle semble se préparer.
— Si elle est naturelle, cela me va, quelle qu’en soit la violence, murmura Tristelune en amenant la voile car déjà le vent devenait plus violent.
Elric fut presque heureux lorsque la tempête les frappa. Au moins, elle obéissait à des lois naturelles et prévisibles, et l’on pouvait la combattre par des moyens naturels.
La pluie lava leur visage, le vent ébouriffa leurs cheveux, et avec une joie sauvage, ils maîtrisèrent le navire qui dansait gaiement sur les vagues.
Mais hélas ils étaient poussés de plus en plus vers le nord-ouest, à l’opposé de leur direction, et vers les côtes ennemies de Shazar.
La tempête déchaînée et le choc des vagues froides et revigorantes détournèrent leur pensée des dangers surnaturels et de leur implacable destinée.
Le bateau roulait et tanguait ; leurs mains étaient à vif à force de manier les cordages mouillés ; mais il semblait que le Destin ne voulût point d’eux, ou leur réservât une mort moins pure, car ils continuaient à tenir la mer.
Puis, avec saisissement, Elric vit des rochers émerger de l’eau.
— Les dents de Serpent ! s’écria Tristelune, les reconnaissant.
Proches de la côte de Shazar, les Dents de Serpent étaient les écueils les plus redoutés des marchands qui côtoyaient dans ces parages. Le vent les poussait dans leur direction et, malgré tous leurs efforts pour changer de cap, il semblait qu’ils étaient destinés à périr écrasés sur ces rochers déchiquetés.
Une vague les souleva et les précipita vers les redoutables récifs. Dans le rugissement de la tempête, Elric crut entendre Tristelune lui crier :
— Adieu !
Puis, dans le bruit terrifiant des madriers fracassés, il sentit son corps rouler sur les rochers aiguisées, s’enfoncer sous la vague… Il lutta pour regagner la surface et put aspirer une bouffée d’air avant d’être submergé de nouveau puis précipité une fois de plus contre les rochers.
Encombré par sa lourde épée runique pendant à sa ceinture, il tenta de gagner à la nage les falaises de Shazar visibles au loin, tout en sachant que, même s’il y parvenait, il se trouverait en terre ennemie, et que ses chances de prendre contact avec les Seigneurs Blancs étaient pratiquement réduites à néant.